23 avril 2008
Pour Aimé Césaire
Il semait les étoiles du voyage sans retour
sur la mer enceinte de nos épouvantails
Personne ne le voyait sous la montagne pelée du poème
Seul un volcan lui tendait cœur de corail rouge
Ses mots lapidés saignaient un balisier
conjuraient nos îles avortées
Il accouchait d’un continent perdu
Demandait raison aux livres de bord
Eclaboussait de graffitis les murs de l’Afrique
Et sa poésie tournait folle dans la toupie des îles
Soutenait son regard de royaume dispersé
Il déclamait un poème d’îles froissées
Et la nuit défeuillait
Un calendrier lagunaire et de blessure sacrée
Et debout dans son histoire
Il m’a dit
Nègre je suis ! Nègre je resterai !
22 avril 2008
Poète, nous te pleurons
Un phare s’est éteint ! Jamais homme, en Martinique et en Guadeloupe, ne suscita tant de controverses, de polémiques et de débats comme si son œuvre et son action avaient dérangé la fourmilière coloniale d’une manière irrévérencieuse et quasiment « sauvage ».
Il lui avait suffi d’un petit recueil pour mettre le feu aux poudres : Le Cahier d’un retour au pays natal.
Il lui avait suffi d’un mot pour brandir le drapeau de la résistance et de la dignité : négritude.
Et vinrent les coups de canons que furent le Discours sur le colonialisme, la Lettre à Maurice Thorez, sans oublier l’ouvrage monumental consacré à Toussaint Louverture.
Puis, se voulant pédagogue, il éclaira le ciel du théâtre de fusées salvatrices : La tragédie du Roi Christophe, Une saison au Congo, Une tempête. Autant de questionnements où l’histoire déclinait ses inquiétudes, ses enjeux et ses défis.
L’homme politique que toujours le peuple martiniquais plébiscita depuis 1946, avocat inconsolé de la départementalisation, fondateur du Parti Progressiste Martiniquais, député-maire, Président du Conseil Régional, connut les morsures aux jarrets d’une droite fétichiste, les salves contraires des jeunes indépendantistes et l’incompréhension d’une France sourde à ses revendications et plus soucieuse de le déchouquer que de l’entendre.
Ce qui avait fait sa grandeur aux yeux des générations anciennes devenait un fardeau voire même, pour certains, un péché.
Il aurait été le père suprême de l’assimilation, le responsable de toutes les dérives décriées, le coupable d’une dépendance honteusement couverte d’allocations et de subventions.
Il fit front en plaidant que la départementalisation de 1946 était une demande émanant de la gauche, que le contexte de la guerre et de l’après-guerre imposait ce choix, que cela correspondait aux aspirations profondes du peuple. Et peut-être, secrètement, il pensait aux débâcles des indépendances africaines et aux convulsions sanguinaires de la dictature « noiriste » de François Duvalier. On peut penser qu’il guettait un vent de révolte collective, une vraie poussée populaire, un balan de l’histoire qui ne vint jamais. Le radicalisme des écrits se muait, à l’Assemblée nationale en exigence de justice sociale, en « postulation irritée de la fraternité », en tisons d’un humanisme vrai.
Plus qu’un guerrier c’était un avocat !
Et nul ne peut nier que ses plaidoiries furent de grandioses interpellations à une France qui se dévoyait dans la besogne coloniale. Nul ne peut contester que sa poésie, lave effervescente, tentait d’éradiquer, à la racine même, « l’omni-niant crachat » du colonialisme.
Cette ambigüité entre la pureté étincelante du dire et les compromis du faire en dérouta plus d’un. Ils trouvèrent que la statue littéraire manquait de ce socle qui fait les hommes d’état. En fait, ce qui manquait c’était la foi en la violence, les certitudes sectaires, cette passion barbare, ce sens enflé du moi qui font les beaux « libérateurs » du peuple.
Peut-être pensait-il que trop souvent le soleil des indépendances vire en volcan imprévisible d’une dépendance encore plus grande : celle de la misère et de la solitude.
Peut-être que tout simplement, accroché à de grands idéaux, croyait-il que la France pouvait accoucher d’une émancipation généreuse et solidaire.
Peut-être !
Toujours est-il que le monde caribéen, afro-américain, africain s’empara de ses mots pour signifier qu’on ne pouvait impunément minorer une partie de l’humanité et qu’il y avait place pour tous au rendez-vous de la fraternité.
Et plus l’homme politique s’usait, plus l’œuvre littéraire et militante agrandissait l’horizon, reformulait l’espérance, irriguait les cadastres minés par l’apartheid, le racisme, l’absence d’une utopie refondatrice. Tout cela au point qu’il devint de son vivant l’incarnation même de cette « blessure sacrée », de cet inconfort existentiel, de cette mémoire souffrante, de cette résistance ontologique où s’écrit le destin contrarié des damnés de la terre.
Et c’est ce qui nous reste ! Non pas des poèmes mais une pensée de nous-mêmes. Non pas de la poésie mais une pétition. Non pas des mots mais une expression de l’identité. Non pas une esthétique mais une vision.
Je n’ai jamais cherché Aimé Césaire dans le mirage de la négritude. Je l’ai trouvé de ce côté où l’homme proteste, parfois en vain, contre le calendrier des humiliations et des damnations de la condition humaine. Ces protestations l’ont érigé en conscience d’une « négraille inattendûment debout ».
Et pourtant c’est un poète ! Un poète comme il en surgit un par siècle !
Poète, parce que ses mots ont su plonger dans la cale des bateaux négriers, transformer les cris de souffrance en voix des peuples, concasser la langue jusqu’à en faire un semis de liberté, thésauriser nos rébellions, espérer une « remontée jamais vue ».
Mots d’une histoire singulière, tragique et toujours espérante.
Mots d’une géographie péléenne où viennent boire les mangroves, éclater les coraux, s’enflammer les balisiers.
Mots d’une existence plus tourmentée qu’on ne le croit, trempée dans une foi inébranlable en l’humanité souffrante.
Mots conjugués en flamme de beauté et portant la torche d’une vérité sans pourquoi.
Aimé Césaire, absolument poète, sincèrement poète, mondialement poète. A cette heure où l’ombre attise tes paupières, nous te pleurons ! Désormais, il nous appartient de regarder l’avenir en face car nous savons que les plus grands bâtisseurs sont ceux qui réveillent l’énergie des cendres à travers les décombres.
22 avril 2008
Communion entre un destin exceptionnel et toutes les destinées qui composent un pays
Je reviens ce soir de la Martinique où j’ai participé, avec la délégation de la Guadeloupe, aux obsèques nationales d’Aimé Césaire. Un moment d’une densité telle que l’on oubliait le corps même de Césaire dans le cocon de la mort pour vibrer à la haute fréquence de sa poésie et de son amour pour la Martinique. C’est tout le sens de son œuvre, de ses combats qui se matérialisait dans la foule qui, pour une fois, faisait peuple et dans l’hommage rendu par la présence des dignitaires de la France, de l’Afrique, de la Guadeloupe, de la Martinique et d’autres lieux du monde.
Ce corps exposé là répandait en tous l’énergie d’une fierté et la lumière solennelle de la dignité. Etroite communion entre un destin exceptionnel et toutes les destinées qui composent un pays. Etroite communion entre la houle des mots, la rébellion d’une pensée, la puissance d’un vouloir et les officiants d’une cérémonie d’adieu lourde, déjà, d’un manque à venir. Etroite communion entre la solitude tragique du poète et l’affection populaire d’où se lève sa légende de Père de la Nation.
J’ai regardé le visage de ses enfants, Jean-Paul, Marc, et j’ai vu dans leurs yeux la force tranquille des orphelins qui recueillent le meilleur des héritages : celui d’un nom ensouché dans l’avenir.
J’ai regardé les délégations de l’Etat, du Parti Socialiste Français, du Sénégal, etc. et j’ai vu l’ombre projeté par une négritude à la fois incandescente, insolente et pourtant fille de l’universel.
Césaire, armé de son éternité, entrait dans nos chairs comme un levain et mettait dans nos cœurs le rouge balisier d’une exigence à assumer.
C’était là toute la valeur de la prestation de Daniel Maximin, de Jacques Martial et d’Akonio Dolo. Ils ont donné aux mots le poids d’un testament, la richesse d’un legs, le bourdonnement d’un orage et le tranchant de la beauté. Jacques Martial avec son beau visage noir élevait la parole comme une hostie, remuait des douleurs et faisait exploser la poudrière des surdités contraires. La parole était là écrasant les petitesses, secouant les engourdissements, plantant à jamais l’arbre où la poésie intacte allaite les racines et illumine les oiseaux de l’espérance. Parole de guerrier investi. Parole de croyant fidèle à son humanité. Parole d’initié, de sorcier, de roi ouvrant le chemin à pas de soif bonne et de coulées de lave. Parole de soleil coupé et de terre promise. Parole droite et drue dont la pluie féconde les urgences et les impatiences d’un devenir contrarié. Parole prêtée, offerte, volée au feu des sacrifices et à la justice des forges. Parole restituée à son socle de volcan, à la pureté aveuglante de la mort, à sa vérité biblique. Parole de secousse sismique et de mer généreusement enflée par la rage du vent. Parole d’hippocampe blessé et qui nous arrache du piège de l’hameçon. Parole libre et qui s’enivre de sa liberté d’île démarrée.
C’est cela qui habitait Jacques Martial et qui l’élevait au-dessus des étoiles.
Et nous avons reçu, tant et tant, qu’il nous faudra plus que des oreilles pour entendre la vivifiante cadence d’un free-jazz, les assauts incessants d’un tambour. Plus qu’un mémoire pour comprendre que dans cette mort, sur sa crête silencieuse, la vie nous invitait à vivre non pas en fils d’esclaves mais en accoucheurs de nous-mêmes. A nous, désormais, l’apaisement des mythes fondateurs et la belle violence d’un acte de naissance.
Et j’ai senti mes épaules plus lourdes de cette responsabilité, mon cœur si fragile d’avoir à inventer ses ailes, mon histoire hélée pour moi, m’appelant, m’épelant vers la gratitude du fils qui dit merci à la révolte rédemptrice. Je me suis senti naître et renaître à cette immense perfection du NON et au balan d’un OUI fermenté dans la cuve des mornes, des marronnages, des mangroves, des latitudes où l’homme s’élève à l’homme sans avoir à demander pardon d’exister, sans couleur infâmante, sans regard condescendant, sans savoir excluant, sans être prisonnier des bonnes manières imposées, des ressemblances préfabriquées, des courtisaneries obligées…Oui à l’homme, non au colonisé, au trépané, à l’assisté.
C’est ce Oui là que j’ai entendu dans la voix centenaire du Docteur Aliker. « Les seuls spécialistes de la Martinique, ce sont les martiniquais ! ». Belle parole ! Sans haine ! Sans arrogance ! Lucide et prophétique. Belle parole qu’une jeunesse, dans les tribunes a recueilli comme la perle d’une eau de pluie. Jacques Roumain appelait cela gouverner la rosée…
Il y a dans nos îles tant de rosée à gouverner ! Il y a sur la terre tant de pays à irriguer ! Mais c’est en nous-mêmes qu’il faut inventer les points d’eau !
J’ai quitté la cérémonie, derrière le cercueil soulevé par les applaudissements. Un homme partait vers sa dernière demeure. Il avait tenu à nous dire qu’il nous aimait et nous sentions que son panthéon, son seul vrai panthéon, c’était ce message là, enfoui dans nos cœurs, telle une graine. Une toute petite graine ! Et cette graine là, notre arme miraculeuse, saurait trouver la route des arrivées.
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