26 avril 2008
Contre quoi se rebeller ?
CONTRE QUOI SE REBELLER ?
J’ai la haine ! dit le jeune enroulé dans ses tags, scandant son ragga avec des soubresauts de postillons écorchés. Christ vous attend, peut on lire aux carrefours sur une banderole prophétique et prosaïque comme si la parole de Dieu, de plus en plus noyé dans la libre prostitution des valeurs, pouvait conjurer l’apocalypse des 11 septembre, passés, présents et à venir. L’Irak a chaud, de cette chaleur de missiles trouant les fesses du monde depuis des siècles et des siècles. Des empires se désassemblent et tourbillonnent des peuples dans de grands génocides qui savent qu’un enfant-tueur c’est bien mieux pour couper les mains des grands-mères aux seins secs comme des déserts voraces. Des enfants-tueurs qui ont des doigts de marteau-piqueur, des cœurs de tronçonneuse et des rêves de cracks plein les yeux du chômage, à ras-bord des lignes de cocaïne pour défenestrer tous les cauchemars légués par leurs parents violeurs, pédophiles, chasseur de tourisme sexuel, incestueux, alcooliques et pour tout dire pourri jusqu’à la moelle de leurs sexes en vibro-dollars en plein mitan des poupées gonflables qui font le trottoir, de passe-couille en partouze avant d’aller prier à la grand-messe des tiroirs-caisses, des allocations-braguettes et des lassedics.
C’est vrai les jeunes, c’est au plus macommères, au plus lesbiennes, au plus…Mais déjanter les rues et braquer des stations avec le coup du bélier, niquer maman et papa, c’est pas mieux ! Non c’est pas mieux !
D’abord qu’est-ce qui est mieux quand les girls font miaou et que les matous, à moto, à booster, ou à pied-de-biche, camouflés derrière les locks, prennent bois-bandé et viagra, et macaques, pour faire tourner le manège des tournantes.
Qu’est-ce qui est mieux ? Ces feuilletons cyniques et sirupeux, pleins de soupe de larmes et d’opéra bidon où flottent les mots d’amour comme des queues de cochon dans la gloire d’un samedi d’abattoir. Ou bien ces films porno-suce, porno-défonce, porno-double-pénétrations, porno-godemichet qui souillent l’entrecuisse des nuits les plus pudiques. Ces films pornos qui montrent comment on ouvre les femmes comme des boites de conserves, comment les entartrer de sperme comme de vulgaires chiennes dans la chaleur cathodique des petits matins baveux. Ces films pornos, sans tendresse, ni émotion, qui n’ont même pas de râles, mais des semblants de gémissements clonés sur la bande pré-enregistrée des marchands de dégout. Hymne à la bête sans épaule et aux trous de billards dont les bords déchirés pleurent des orgasmes de carton-pâte aussi laids que des masques à la mort. Hymne à la bête qui façonne, modèle, déforme, mutile notre vision des femmes que nous finissons par prendre, devant et derrière, comme on prend un joint avant de faire le casse-fesses au Carénage du coin. Ces films pornos ! No !No !
Qu’est-ce qui est mieux ? Ces guerres en direct aux frappes chirurgicales quand les marchands de canons, d’avions furtifs, de drones font un toucher rectal à d’autres nations pour de sales histoires de pétrole maquillées en contes des mille et une barriques. Un dictateur chasse l’autre dans une ronde sans fin menée par un picsou qui se vautre dans sa bonne conscience de démocrate surarmé comme un faux dévot qui se branle devant la Sainte Vierge Marie en criant que c’est pour prier Dieu. La carte du monde sent mauvais du côté de l’Afrique avec ses odeurs de sida, de famines, de mange-mouches, de guerres tribales, de coups d’Etat sur la tête des pauvres, de cerveaux en fuite, d’ambassades receleuses, de dettes sans fond, de filles excisées, de pillages quotidiens et de tout un troupeau de malédictions qui enjambent les frontières pour s’en aller mourir dans des camps de réfugiés où même les humanitaristes prélèvent leur part de viande fraîche. Laissez venir à moi, les petits enfants !
La carte du monde sent mauvais du côté de la Chine où un homme, un seul homme, une petite fourmi d’homme, s’est dressé devant un blindé, alors qu’ils sont des milliards recensés par la police, l’armée et le gouvernement. Ils sont des milliards à qui on peut demander d’acheter la balle qui servira à exécuter les mauvais sujets de la révolution. Des milliards à payer en monnaie de liberté, le bol de riz quotidien à un Notre Père qui n’est pas aux cieux.
La carte du monde sent mauvais en Corée, en Tchétchénie, en Russie, en Afghanistan, au Pakistan, en Inde et dans un paquet de pays qui pataugent dans la haine, le fanatisme et toutes leurs composantes militaro-nucléaires.
La carte du monde sent mauvais en Europe où derrière les parfums des top-modèles, le bouquet des grands crus, les odeurs du grand luxe et le raffinement du protocole, montent des relents d’extrême-droite, des puanteurs de procès de ripoux gavés de dessous de table, de détournements de fonds publics et privés, d’emplois fictifs, de caisses noires, de fonds secrets, de raisons d’Etat, de pots de vin. Muets ou repentants, ils feignent d’oublier que ces milliards auraient allégé des milliards de souffrances. Ils savent aussi qu’ils peuvent s’absoudre dans l’encre de leurs livres. Ils ont des mémoires courtes et des repentirs juteux.
La carte du monde sent mauvais en Amérique latine et dans notre Caraïbe. Cocaïne, Crack, Ganja, et toute sorte de machines à décerveler, à racketter, à pourrir le sang, à parricider, à trucider, à enviolenter, à maigrir les tempes des plus beaux rêves, à vous faire d’un homme, jeune et fort, une charpie mâchonnant des délires, à vous faire d’une femme un sac d’os n’ayant que son sexe pour payer sa dose avant peut-être de finir dans une poubelle le reste de son suicide quotidien ; toute sorte de cochonneries circulent, montent et descendent sur le dos des narco-états, des narco-trafiquants, des narco-dealers, des narco-finançeurs, des narco-mafieux, des narco-recycleurs, des narco-laboratoires qui lavent toujours plus blanc l’argent-vampire dans des paradis fiscaux où l’air à des senteurs de folies cannibales.
Qu’est-ce qui est mieux ? Haïti, toujours plus bas, plus bas encore, où les chimères tuent ce qui reste de malheureux n’ayant pas pu trouver un canot, un boat-people, un quelconque machin flottant pour se noyer, ou pire être noyés, comme à la belle époque des négriers, pères nourriciers des requins. Sa terre élimée. Sa tête gangrenée. Ses membres dispersés aux quatre coins du monde. Son peuple foulé aux pieds, malgré l’histoire. Dessalines, réveille-toi ! Ils ont fait de Bois-Caïman une forêt d’assassins, d’avorteurs et de pirates !
Qu’est-ce qui est mieux ? Cuba ! Ce grand soir où brillait l’étoile de Che Guevara et qui ressemble maintenant aux guenilles d’un rêve. Hasta la victoria ! Venceremos ! Quelle victoire lorsque les requins sont plus forts que la liberté ? Quelle victoire quand Miami clignote au loin comme une fête foraine et une fée marraine ? Quelle victoire lorsque tombent les corps des fusillés dans la mauvaise passe des périodes trop spéciales ? Malgré les circonstances atténuantes, malgré les alibis, malgré ce qui reste de respect pour le souvenir, je demande, honteux moi-même de ma question, Cuba où est ta victoire ?
Et nous mêmes ? Français, Européens, Domiens, Ultra-marins, Américains, Caribéens, nous qui cherchons notre nom dans la gueule de l’histoire. La carte du monde ne sent pas bon chez nous.
« Une version absurdement raté du paradis » écrivait Aimé Césaire.
Il suffit de pénétrer dans tous ces temples de la consommation qui se haillonnent en flyers dans les boites aux lettres pour comprendre à quel point nous sommes tombés dans tous les pièges tendus par les tiroirs-caisses qui crépitent comme des mitraillettes à chaque veille de Noël, à chaque fête des mères, à chaque Saint-Valentin, à chaque fête des secrétaires, à chaque fête des grands mères, à chaque fête des pères et qui gonflent des caddies fous jusqu’à l’obésité de la surconsommation.
Il suffit de voir le long des routes des panneaux mensongers riant de toutes leurs fesses pour vanter tel ou tel objet qui scintille comme la dernière étoile d’un dernier ciel en mal d’amour de soi. Voiture importée, piscine importée, bière importée, igname importée, lunettes importées, salle de bain importée jusqu’à la plus petite tête d’épingle tandis que le marché se meurt et que pourrissent par terre les mangues les plus désespérées de l’univers.
Il suffit de voir défiler comme des soldats imbéciles les panneaux 4 par 4, les deux pieds bien plantés dans la mangrove des désirs, des jalousies, des envies qui parasitent nos vies d’acheteurs béats allant à l’abattoir de l’import souillé de rêves de pacotilles qu’on nous vend au rabais, en solde ou promotion.
Et le paysage lui-même cache sa honte derrière ces masques, ces cache-misère qui nous font croire que nous appartenons au club des pays développés où le fric coule à flots en charroyant des gadgets dernier cri, des marques et des sous marques, des vêtements griffés que nous payons par tranches de chèques en bois ou avec de l’argent pa tini jusqu’à fatiguer les huissiers, les ventes aux enchères et les commissions de surendettement.
Il suffit de voir passer le chapelet des voitures embourbées dans les embouteillages. Les Mercedes font chiens, les BMW font grains de riz, les hauts de gamme pullulent comme des poux sur le crane de nos mornes. On éventre par ici, on élargit par là. On a beau faire, les routes sont trop étroites, trop crochues, trop courtes pour absorber ce vomi de voitures sorti des entrailles des usines du monde entier. En parlant d’usine, ne pas oublier que toutes les nôtres ont fermé leurs portes à l’exception de Gardel et de Marie-Galante !
Nous sommes à la mode, mon cher, partout c’est comme ça ! Sauf qu’un beau matin nous allons nous réveiller dans le plus beau cimetière de voitures connu à ce jour. Plus tard, plus triste !
Nous sommes à la mode aussi en saccageant une île qui aurait pu être le fleuron de la Caraïbe. Nous lui trouons la peau matin midi et soir. Et des croûtes de béton surgissent sous forme de lotissements, d’épidémie de villas individuelles, de laideurs sans permis de construire, d’HLM en pleine campagne, de ronds-points aller-virer, de logements très sociaux. Au royaume des bâtisseurs l’île rétrécit pour le plus grand bonheur des spéculateurs de tous bords.
L’environnement, Monsieur vous connaissez ?
Des carcasses de voitures, des décharges sauvages, des arbres qu’on abat, des chiens crevés, des bœufs sans terre, des dents creuses, des garages à ciel ouvert, des rivières asphyxiées, des pneus qu’on brûle, des champs de cannes qu’on incendie, des bords de mer lépreux, des carrières abandonnées, des poulets-frites au bord des routes, des arrosages de pesticides etc. Etc. Par ici les touristes ! Et par ici nous-mêmes, grands pollueurs devant l’Eternel ! Nous pouvons dormir tranquilles car nous sommes sûrs de léguer à nos enfants une Guadeloupe plus sale, plus dégueulasse, plus laide que celle que nous avons reçue de nos parents !
La carte du monde ne sent pas bon chez nous ! Nos cerveaux à cocagne ont toujours de bonnes raisons de déraisonner et d’enjamber les problèmes avec les échasses de nos alibis de circonstances. Tantôt c’est l’esclavage qui explique toutes nos tares de peuplades assistées, tantôt c’est la post-modernité qui excuse nos dérives d’enfants gâtés, toujours c’est l’Etat qui est la cause (et le remède) de tous nos délires et nous tendons nos poings pour mendier avec l’élégance des clochards dorés la manne d’un outre-mer qui pêche ses poissons dans des avions cargos. Nous sommes des forts en grève, des révoltés du samedi soir, des siroteurs du droit à la France mère des armes et des lois, des égoïstes planqués dans le frou-frou des dotations, des subventions, des défiscalisations, des dérogations en murmurant tout bas : pourvu que ça dure !
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Posté par perle noire, Mercredi 30 avril 2008 à 17:07